Le alerte sur la chute de l’apprentissage des langues au Royaume-Uni (pénurie d’enseignants, fermetures de filières) et ses risques. Il rappelle que les langues ne sont pas un luxe : elles soutiennent l’employabilité, le commerce, la recherche et la cohésion sociale. Ces constats résonnent en Afrique de l’Ouest : école et société se parlent souvent dans des langues différentes, avec des effets sur les acquis et l’inclusion. Le rapport propose des pistes concrètes (recrutement, parcours alternatifs, reconnaissance du multilinguisme) à adapter au Sénégal et au contexte africain.
Un récent tire la sonnette d’alarme sur le déclin de l’apprentissage des langues. Publié par le Higher Education Policy Institute (HEPI) et intitulé The Languages Crisis: Arresting Decline, ce rapport dresse un constat préoccupant : jamais les élèves et étudiants du Royaume-Uni n’ont aussi peu appris de langues étrangères ou régionales. Moins de 3 % des examens de fin d’études secondaires (A-Levels) portent désormais sur des langues, un niveau historiquement bas. Cette désaffection s’accompagne d’une pénurie de professeurs de langues (seulement 43 % des postes visés ont été pourvus en 2024) et de la fermeture de nombreux cursus universitaires linguistiques. Les langues classiques, le français et l’allemand sont même moins choisis que l’éducation physique en terminale. Ces chiffres traduisent une crise des langues au Royaume-Uni, dont les causes sont multiples – de la domination de l’anglais à la perception que les langues seraient académiquement élitistes – mais dont les conséquences pourraient être lourdes.
« Les langues ne sont pas un luxe »
Paradoxalement, ce déclin survient alors même que l’utilité des langues n’a jamais été aussi évidente. « Les langues ne sont pas un luxe – ce sont un pont », souligne le rapport, qui rappelle qu’apprendre une langue développe l’empathie, l’ouverture interculturelle, la créativité ainsi que la pensée critique. Sur le plan économique, les compétences linguistiques sont essentielles pour la compétitivité internationale : améliorer le niveau en langues boosterait le commerce extérieur et la recherche, selon des études citées par HEPI. Dans une Grande-Bretagne post-Brexit cherchant à renforcer ses liens commerciaux hors d’Europe, négliger les langues pourrait constituer un handicap sérieux. De plus, les langues jouent un rôle clé en diplomatie et dans la cohésion nationale – des atouts stratégiques à une époque de tensions identitaires et géopolitiques.
Conscient de ces enjeux, l’autrice du rapport, (chercheuse à Oxford), formule dix recommandations pour « enrayer le déclin ». Parmi elles, la priorité est donnée au recrutement et à la formation de professeurs de langues, domaine où les écoles britanniques accusent un grave retard. Le rapport préconise aussi d’élargir les parcours d’apprentissage, en rendant obligatoire l’enseignement d’une langue jusqu’à 18 ans et en valorisant des certifications plus pratiques et professionnelles. Il appelle à revitaliser les “hubs” linguistiques régionaux (centres de ressources et d’échange entre établissements) au lieu de les laisser dépérir. Une autre piste majeure consiste à mieux reconnaître le multilinguisme latent du pays : environ un élève sur cinq en Angleterre serait bilingue à des degrés divers, souvent grâce à une langue parlée à la maison. Le rapport suggère de soutenir ces bilingues en facilitant l’accès aux examens dans leur langue d’origine et en créant des passerelles avec les écoles communautaires. D’autres mesures visent l’enseignement supérieur (financements ciblés pour sauver les filières rares, intégration de modules de langues tout au long de la vie) et même la reconnaissance de la langue des signes britannique dans le cursus secondaire. Enfin, idée emblématique, propose de nommer au gouvernement un “champion des langues”, sur le modèle d’un conseiller scientifique en chef, chargé de coordonner la politique linguistique nationale et d’assurer un suivi régulier de ces questions stratégiques.
En Afrique de l’Ouest, des défis partagés
Le diagnostic posé au Royaume-Uni trouve un écho particulier en Afrique de l’Ouest francophone, où la question linguistique est tout aussi cruciale, quoique sous une forme différente. Des pays comme le Sénégal, le Mali ou la Guinée partagent une caractéristique : la langue officielle héritée de la colonisation (le français, en l’occurrence) y coexiste avec une multitude de langues nationales et locales. Le Sénégal recense par exemple 39 langues en usage sur son territoire, dont 31 indigènes []. Or, seule l’une d’entre elles – le français – bénéficie d’un statut institutionnel complet. Cette situation de diglossie crée un fossé entre l’école et la maison : moins de 20 % des élèves d’Afrique francophone reçoivent un enseignement dans leur langue maternelle []. Conséquence directe, les taux d’alphabétisation stagnent à des niveaux bas (autour de 52 % au Sénégal, 36 % au Mali et à peine 30 % en Guinée []. En d’autres termes, une majorité d’enfants apprennent à lire et écrire dans une langue – le français – qu’ils ne maîtrisent pas à la maison, ce qui freine considérablement les apprentissages de base.
Au Sénégal, la langue de Molière reste certes la langue officielle de l’administration et de l’école, mais elle s’est progressivement effacée du quotidien d’une bonne partie de la population. Dans les zones urbaines et périurbaines, les jeunes générations communiquent surtout en wolof, la principale langue nationale, reléguant le français au second plan []. Une enquête sociolinguistique a même constaté un déclin de l’usage du français chez les jeunes Dakarois au profit du wolof []. Les familles immigrées venues d’autres régions parlent leur langue ethnique à la maison (pular, serer, mandingue…), et basculent en wolof dès qu’il s’agit d’échanger avec le voisinage ou sur les marchés de Dakar []. Pour un pays également marqué par un degré de affiché par certaines communautés, parler français dans la rue apparaît de moins en moins “naturel” – au point que certains locuteurs exclusivement francophones sont ironiquement qualifiés de toubabs (“Européens”) par l’opinion populaire []. Cette prédominance des langues locales se reflète également dans les médias : si la plupart des journaux télévisés ouvrent encore en français, beaucoup proposent ensuite un résumé en wolof, voire en soninké, en serer ou en bambara[].
L’école sénégalaise, elle, peine à s’adapter à cette réalité multilingue. Des programmes pilotes d’éducation bilingue français-wolof existent depuis les années 2000, mais ils ne couvrent qu’une fraction des écoles []. Dans la plupart des classes, l’enseignement se fait en français exclusivement – avec des résultats souvent médiocres. Faute de formation adéquate, de nombreux enseignants du primaire maîtrisent mal le français qu’ils doivent enseigner [], ce qui pèse sur la qualité des cours et la réussite des élèves. Pour combler les lacunes, des réseaux communautaires ont mis en place des cours d’alphabétisation en wolof pour adultes, en particulier au bénéfice des femmes regroupées en associations []. Ces initiatives pallient un système éducatif qui, en voulant ignorer les langues maternelles des apprenants, se prive d’un levier d’inclusion et d’efficacité.
Le Mali voisin a, lui, une longue tradition de promotion des langues nationales, sans toutefois parvenir à les intégrer pleinement à l’école. Dès 1979, Bamako a officialisé 13 langues nationales aux côtés du français. Des expérimentations d’enseignement en langue maternelle ont été lancées à partir de 1994 |]. Le bambara, langue la plus parlée au Mali, a ainsi servi de medium d’instruction dans certaines écoles pilotes. Cependant, ces efforts se heurtent à des obstacles socio-économiques : pour beaucoup de parents, le français demeure la langue de l’ascension sociale, garante d’opportunités en ville ou à l’étranger |]. Résultat, le bambara reste cantonné au rôle de langue véhiculaire informelle, tandis que le français conserve son prestige dans l’enseignement formel et l’administration |]. Aujourd’hui encore, la quasi-totalité des cours du secondaire et de l’université malienne sont dispensés en français |]. Le Mali n’en a pas moins fait des progrès notables en alphabétisation des adultes dans les langues locales, et dispose d’institutions dédiées (telles que l’Académie malienne des langues) pour développer des matériels pédagogiques multilingues.
En Guinée et en Guinée-Bissau, la fragmentation linguistique est extrême – plus de 30 langues cohabitent en Guinée-Conakry [] – ce qui complique l’établissement d’une langue nationale unifiée autre que le français ou le portugais. La Guinée, en particulier, a déjà vu deux de ses langues autochtones s’éteindre au cours du dernier siècle [], faute de locuteurs suffisants. Huit autres y sont considérées comme menacées de disparition[]. Quant à la Gambie, unique pays anglophone de la région, elle illustre une problématique similaire : l’anglais y est la langue officielle et celle de l’école, mais seuls 0,5 % des Gambiens l’ont comme langue maternelle [5]. La grande majorité parlent d’abord le mandinka, le peul ou le wolof, langues nationales sans statut officiel (le français y est également enseigné comme langue étrangère compte tenu de l’environnement régional francophone) [5]. Là encore, le défi est de concilier une langue d’instruction étrangère avec la réalité linguistique locale. Malgré ces difficultés, la Gambie affiche un taux d’alphabétisation supérieur à ses voisins (environ 56 % []), fruit d’efforts constants pour l’éducation de base depuis l’indépendance – mais une part significative de la population reste exclue par la barrière de la langue.
Éducation, cohésion sociale, économie : quels impacts ?
Les experts s’accordent à dire que ce décalage linguistique entre l’école et la société a des conséquences concrètes sur le développement. Sur le plan éducatif d’abord, de nombreuses recherches montrent qu’un enfant apprend mieux dans sa langue maternelle. L’UNESCO note qu’en Afrique, les élèves ayant fait leurs premiers apprentissages dans une langue qu’ils comprennent ont 30 % de chances supplémentaires de savoir lire en fin de primaire par rapport à ceux scolarisés dans une langue étrangère []. Autrement dit, généraliser l’enseignement bilingue dans les jeunes classes pourrait drastiquement améliorer les acquis de base. À l’inverse, persister dans un modèle monolingue en français ou en anglais contribue aux échecs scolaires précoces, au redoublement et à l’abandon d’études – un gâchis humain et économique pour ces pays en développement.
Le déclin des langues locales pose également un enjeu de cohésion sociale et culturelle. La langue n’est pas qu’un outil de communication ; c’est le vecteur d’une identité, d’une mémoire collective, de valeurs partagées. Quand une langue s’éteint, c’est tout un patrimoine immatériel qui disparaît – des savoir-faire traditionnels aux expressions artistiques. Selon l’UNESCO, environ 2 500 langues dans le monde sont menacées, dont une part importante en Afrique : jusqu’à 10 % des langues africaines pourraient s’éteindre d’ici la fin du siècle si rien n’est fait []. Or la diversité linguistique alimente la diversité culturelle, laquelle renforce la résilience et l’inclusion au sein d’un pays []. En Afrique de l’Ouest, où les appartenances ethniques restent sensibles, la reconnaissance des langues de chaque communauté peut contribuer à l’apaisement et à la participation de tous à la vie publique. À l’inverse, imposer une langue unique peut attiser les frustrations et le sentiment de marginalisation de certains groupes. Le cas du conflit en Casamance (Sénégal), où la question linguistique a joué un rôle dans les tensions identitaires, rappelle l’importance de ce facteur pour la paix sociale.
Sur le plan économique, la maîtrise des langues – qu’elles soient locales ou internationales – est un atout souvent sous-estimé. Dans des pays comme le Sénégal ou le Mali, qui exportent des biens et main-d’œuvre et aspirent à attirer des investisseurs, disposer d’une population multilingue facilite les échanges commerciaux et la coopération. Le tourisme, secteur clé de l’économie sénégalaise par exemple, bénéficie directement de la capacité des guides et professionnels à communiquer en plusieurs langues (wolof, français, anglais, etc.). De même, les opportunités d’emplois à l’étranger ou dans la diplomatie régionale (CEDEAO, Union africaine) dépendent largement des compétences linguistiques. Si le niveau moyen en langue chute, c’est tout un potentiel de compétitivité et d’influence internationale qui s’amenuise. Le rapport britannique le souligne d’ailleurs : investir dans les langues rapporte, en termes de PIB comme d’innovation scientifique. À l’échelle ouest-africaine, on peut en déduire qu’un meilleur enseignement des langues – locales et mondiales – favoriserait l’intégration économique régionale et l’ouverture au reste du monde.
Revitaliser le plurilinguisme : quelles solutions ?
Face à ce constat, des initiatives émergent tant en Europe qu’en Afrique pour stopper le recul des langues. Le rapport du HEPI, par exemple, préconise un partenariat étroit entre décideurs publics, éducateurs et innovateurs pour redonner envie d’apprendre les langues dès le plus jeune âge. Au Royaume-Uni, l’une des idées est d’exploiter les nouvelles technologies : applications d’apprentissage ludiques, intelligence artificielle pour l’entraînement à la conversation, etc., à l’image du succès de plateformes comme Duolingo auprès des jeunes. De son côté, l’UNESCO appelle les pays africains à généraliser l’éducation bilingue. Déjà, 31 États d’Afrique – plus de la moitié du continent – ont adopté des politiques d’enseignement multilingue ou bilingue à l’école []. Des résultats encourageants ont été observés : au Mozambique, l’introduction des langues locales dans un quart des écoles primaires a fait bondir les taux de réussite de 15 % []. En Éthiopie ou en Afrique du Sud, d’autres pays pionniers, l’usage combiné de la langue maternelle et de la langue officielle à l’école a amélioré l’assiduité et la compréhension en classe d’après les rapports du Partenariat mondial pour l’éducation.
En Afrique de l’Ouest, le chemin est encore long mais quelques projets innovants méritent d’être soulignés. Au Mali, une ONG locale appuyée par l’UNESCO a expérimenté la création de livres scolaires en langue bambara à l’aide de modèles d’IA comme ChatGPT, afin d’enrichir le matériel éducatif disponible []. En moins d’un an, plus de 140 livres pour enfants ont ainsi été générés en bambara, démontrant le potentiel des technologies pour revitaliser les langues locales à moindre coût. Au Sénégal, le gouvernement a annoncé vouloir étendre progressivement l’enseignement bilingue dans le primaire, s’inspirant des modèles testés dans les écoles pilotes wolof-français[]. La formation initiale des maîtres intègre de plus en plus un module sur les langues nationales, et des manuels bilingues sont en cours d’élaboration avec l’aide d’universitaires. Parallèlement, la société civile demeure active : des radios communautaires émettent en pulaar, en serer ou en mandingue, contribuant à valoriser ces idiomes à l’échelle locale et à encourager leur apprentissage.
Les spécialistes plaident également pour une approche inclusive qui ne mette pas les langues en concurrence, mais cherche au contraire à tirer parti de chaque atout linguistique. Un enfant peul de Guinée doit pouvoir maîtriser le français pour ses études, sans perdre le pulaar qui le relie à sa culture, et idéalement en apprenant aussi l’anglais ou l’arabe pour élargir ses horizons. Autrement dit, concevoir le plurilinguisme non comme un problème à gérer, mais comme une richesse à exploiter. C’est dans cet esprit que Megan Bowler suggère au Royaume-Uni de “rebrander” les langues – redorer l’image de ces filières jugées poussiéreuses en montrant qu’elles mènent à des carrières variées et utiles []. Une idée transposable en Afrique de l’Ouest : revaloriser le métier de professeur de langues, promouvoir les success stories de bilingues (artistes, entrepreneurs, diplomates) afin de motiver la jeune génération à préserver son héritage linguistique tout en s’ouvrant au monde.
En définitive, qu’il s’agisse d’élèves britanniques boudant l’allemand ou d’écoliers sénégalais peinant à lire en français, le défi est universel. Il s’agit de (re)donner le goût des langues et de créer des passerelles entre les idiomes locaux et globaux. “Languages aren’t a luxury – they’re a bridge”, rappelle le rapport du HEPI. Un pont entre les cultures, entre les générations, entre le local et l’universel. Renforcer ce pont demandera de la volonté politique, des investissements et sans doute un changement de mentalités, mais les bénéfices potentiels – pour l’éducation, la cohésion sociale et l’économie – en valent la peine. Arresting (stopper) le déclin des langues, pour reprendre le titre du rapport, est un objectif ambitieux. Il implique aussi bien de sauver des langues menacées en Afrique que d’encourager le multilinguisme en Europe. À l’heure de la mondialisation et du multiculturalisme, ce combat pour la diversité linguistique pourrait bien être l’une des clés d’un développement durable et d’une paix durable, du Sénégal au Royaume-Uni.
Sources & références
- Megan Bowler, « The Languages Crisis: Arresting Decline » (rapport HEPI n°192, 2025),.
- Viola Krebs & Namory Diakhaté, « Langues africaines dans un contexte urbain : la situation du continent et le cas du Sénégal et de la Tanzanie », Droit et Cultures n°72, 2016,.
- UNESCO, « L’UNESCO et la promotion des langues en Afrique : diversité culturelle et multilinguisme », 25 fév. 2025,.
- Ethnologue, « Senegal – Country Profile » (édition 2023); « Mali – Country Profile » (2023); « Guinea – Country Profile » (2023),; « The Gambia – Country Profile » (2023),.
- « Languages of the Gambia » – Wikipedia (données Ethnologue, consulté en 2025),.
- Anu Pakarinen, Le statut du français en Afrique. La politique linguistique du Sénégal et du Mali, Université de Temere, 2009,.