Comment l’éducation peut-elle vraiment renforcer la démocratie ? Cette question essentielle trouve une réponse nuancée dans le travail rigoureux de Horacio Larreguy et Shelley X. Liu, qui analysent le cas du Sénégal pour mieux comprendre le lien entre instruction, conscience citoyenne et mobilisation politique. Leur étude démontre qu’en Afrique comme ailleurs, l’école ne garantit pas automatiquement une participation plus forte, mais qu’elle forme des citoyens prêts à défendre la démocratie lorsqu’elle est menacée.

Éducation et participation politique : un lien plus subtil qu’il n’y paraît

L’éducation a longtemps été présentée comme un pilier de la démocratie. L’idée qu’une population plus instruite serait automatiquement plus engagée civiquement a fait floraison, de la théorie de la modernisation des années 1950 aux discours actuels sur le « dividende démocratique » de l’école [2][21]. En effet, une meilleure instruction développe les connaissances et les compétences civiques des citoyens, renforce leur compréhension de la politique et façonne leurs valeurs démocratiques [2][12]. Intuitivement, on pourrait donc s’attendre à ce qu’un niveau d’éducation plus élevé entraîne mécaniquement une participation politique accrue – que ce soit une plus forte participation électorale, davantage de militantisme ou une implication plus soutenue dans la vie publique locale.

Pourtant, les faits observés dans les démocraties occidentales établies nuancent fortement ce tableau. Aux États-Unis, par exemple, le niveau moyen d’étude de la population a augmenté de façon continue depuis l’après-guerre, alors même que le taux de participation électorale stagnait ou reculait sur la même période [3]. Des recherches empiriques récentes, utilisant des méthodes statistiques plus rigoureuses pour isoler l’effet causal de l’éducation, confirment que cet effet est loin d’être systématique [5][6][7]. Une fois pris en compte certains biais, l’impact de la scolarisation sur le vote tend à s’estomper, voire à disparaître entièrement dans les pays occidentaux stables [4][7]. En Europe également, des études montrent qu’en éliminant les facteurs de confusion, le lien direct entre niveau d’études et participation électorale s’évanouit [4]. Ces constats ont de quoi surprendre : pourquoi la montée du niveau d’instruction ne s’est-elle pas traduite par une citoyenneté plus active dans les démocraties matures ?

Une explication émerge aujourd’hui d’une étude approfondie menée au Sénégal par Horacio Larreguy et Shelley X. Liu, publiée en 2024 dans la revue Political Science Research and Methods [1]. Ces chercheurs avancent que l’effet de l’éducation sur l’engagement politique dépend en réalité du contexte institutionnel [1][8]. Autrement dit, l’impact formateur de l’école sur la conscience politique – c’est-à-dire l’intérêt pour la politique, la compréhension des enjeux et l’attachement aux valeurs démocratiques – ne se traduit par une participation accrue que lorsque le système démocratique est mis en péril [1][11]. En temps normal, dans une démocratie bien ancrée, les citoyens éduqués n’ont pas forcément davantage de raisons de descendre dans l’arène politique que leurs concitoyens moins instruits [1]. Mais lorsque les institutions vacillent, ces mêmes citoyens instruits deviennent les plus prompts à se mobiliser pour défendre la démocratie [1].

Conscience politique accrue, effet conditionné par la solidité des institutions

Le cœur de l’argument des chercheurs repose sur une idée simple : l’éducation forme des esprits critiques. En fréquentant l’école, les individus acquièrent des connaissances civiques, développent leurs capacités d’analyse et s’intéressent davantage à la vie publique [1][12]. Cet éveil politique conféré par l’école est un ferment démocratique potentiellement puissant. Il se manifeste par exemple par un plus grand intérêt pour les actualités politiques et un attachement plus marqué aux principes institutionnels comme l’État de droit, la séparation des pouvoirs ou la tenue d’élections libres et transparentes. De fait, l’étude confirme que l’accès à l’instruction accroît l’intérêt pour la politique ainsi que le soutien aux institutions démocratiques chez les citoyens [1]. Les Sénégalais ayant bénéficié d’une meilleure éducation se déclarent plus attentifs à la chose publique et plus attachés aux valeurs démocratiques que ceux restés en marge de la scolarisation [1].

Cependant, cette conscience politique renforcée ne conduit pas mécaniquement à plus d’engagement sur le terrain tant que le régime politique fonctionne normalement. Dans un contexte de démocratie stable, où les libertés publiques sont garanties et le jeu politique respecte les règles, les citoyens même très instruits peuvent percevoir qu’aucune action extraordinaire n’est requise de leur part [1][4]. Les institutions solides jouent leur rôle ; le système est perçu comme légitime et auto-correcteur [4]. En outre, dans nombre de jeunes démocraties stables, l’offre politique est parfois peu différenciée idéologiquement [22], ce qui limite l’effet mobilisateur des convictions politiques : être diplômé ne donnera pas forcément envie de militer si les choix partisans et paradigmes politiques semblent se ressembler [22].

Toutefois – et c’est là le point central – que se passe-t-il lorsque les institutions démocratiques commencent à vaciller ? Larreguy et Liu postulent que dans ces moments critiques, le « bénéfice » de l’éducation en termes d’engagement citoyen se réactive de façon spectaculaire [1]. Les individus éduqués, plus aptes à déceler les signaux de dérive autoritaire, ressentent une injonction à agir que ne perçoivent pas forcément les autres. Dès lors qu’ils identifient un danger pour la démocratie – abus de pouvoir, remise en cause des contre-pouvoirs, atteintes aux libertés fondamentales –, ils seraient enclins à augmenter leur participation politique pour défendre l’ordre démocratique menacé [1].

Le Sénégal, démocratie stable mise à l’épreuve sous Wade

Pour éprouver cette théorie, les auteurs de l’étude, Larreguy et Shelley, se sont tournés vers un pays d’Afrique de l’Ouest souvent cité en exemple pour sa stabilité politique : le Sénégal. Jamais de coup d’État depuis l’indépendance, un multipartisme introduit dès la fin des années 1970, et des alternances pacifiques majeures – en 2000, puis en 2012 – qui ont vu des présidents en place accepter leur défaite électorale et céder le pouvoir sans heurts [23][25]. Le Sénégal coche ainsi nombre de cases d’une démocratie établie, avec une presse historiquement indépendante et une liberté d’expression globalement respectée [23]. Mais c’est précisément au Sénégal qu’on a pu observer, dans les années 2000, une zone de turbulence démocratique particulièrement instructive.

Le président Abdoulaye Wade, élu en 2000, a progressivement concentré les pouvoirs et malmené les contre-pouvoirs. À partir de 2004, son régime a multiplié les mesures inquiétantes : intimidation de l’opposition, contrôle des médias, poursuites contre des journalistes ou des ONG critiques [24]. À l’approche de l’élection de 2007, ces dérives autoritaires se sont accentuées [24]. Les forces de sécurité ont attaqué des journalistes, le président Wade a menacé de rouvrir de vieux dossiers judiciaires contre des opposants [24]. En parallèle, des lois controversées ont renforcé l’exécutif avant le scrutin [24]. Le climat politique s’est nettement dégradé, avant de se normaliser après 2012 avec la défaite électorale de Wade et le retour d’une alternance pacifique [23].

Quand la démocratie vacille, l’effet mobilisateur de l’éducation se révèle

Les résultats de l’étude sont limpides. En moyenne, l’accroissement de l’accès à l’éducation n’a pas engendré de hausse notable de la participation politique dans la population [1]. Mais cette moyenne cache une réalité tout autre dès qu’on regarde les moments où la démocratie sénégalaise était sous tension. En 2005 et 2008, après les dérives autoritaires du régime Wade, les citoyens issus des localités qui avaient profité du boom scolaire – donc plus instruits – ont participé davantage à la vie politique que les autres [1][25]. Pendant ces phases critiques, l’éducation a eu un effet mobilisateur net : ces citoyens se sont montrés plus actifs dans les réunions communautaires, associations locales ou démarches auprès des élus [1].

Les données montrent aussi que ces Sénégalais instruits percevaient plus clairement la dégradation politique. Ils étaient significativement plus nombreux à juger que la qualité de la démocratie avait chuté [1][25]. Leur attachement aux principes démocratiques s’est même renforcé : ils exprimaient un soutien accru à la liberté de la presse, à la séparation des pouvoirs et aux contre-pouvoirs limitant l’autorité présidentielle [1].

Un rempart citoyen pour les démocraties émergentes – et au-delà

Les enseignements dépassent le Sénégal. Ils éclairent le rôle crucial de l’éducation dans la consolidation démocratique des jeunes démocraties africaines et des pays en développement plus largement [16][17][18][19][20]. Former des citoyens instruits, c’est former un réservoir de vigilance démocratique, mobilisable en cas de dérive autoritaire. Même s’ils ne créent pas un bouillonnement politique permanent, ces citoyens constituent une force latente essentielle pour protéger l’ordre constitutionnel.

Plus généralement, ces résultats résonnent avec les défis actuels des démocraties partout dans le monde. La montée du populisme et la remise en cause des institutions libérales rappellent qu’aucun pays n’est à l’abri des dérives [26]. L’éducation apparaît ici non comme une baguette magique, mais comme un filet de sécurité démocratique, capable d’armer les citoyens pour défendre leurs libertés quand il le faut. Le cas sénégalais le montre : l’école ne produit pas seulement des travailleurs, mais aussi des gardiens de la démocratie [1].

Illustration associée à l’analyse : Un rempart citoyen pour les démocraties émergentes – et au-delà
Illustration associée à l’analyse : Un rempart citoyen pour les démocraties émergentes – et au-delà

Sources & références

  1. [1] Horacio Larreguy & Shelley X. Liu (2024). When Does Education Increase Political Participation? Evidence from Senegal. Political Science Research and Methods, 12(2), 354–371.
  2. [2] Seymour Martin Lipset (1959). “Some Social Requisites of Democracy: Economic Development and Political Legitimacy.” American Political Science Review, 53(1), 69–105.
  3. [3] Putnam, R.D. (1995). Bowling Alone: America's Declining Social Capital.
  4. [4] Borgonovi, F. et al. (2010). “Voter turnout, information acquisition and education: evidence from 15 European countries.” European Journal of Political Economy, 26(2), 205–217.
  5. [5] Kam, C.D. & Palmer, C.L. (2008). “Reconsidering the Effects of Education on Political Participation.” The Journal of Politics, 70(3), 612–631.
  6. [6] Tenn, S. (2007). “The Effect of Education on Voter Turnout.” Political Analysis, 15(4), 446–464.
  7. [7] Berinsky, A.J. & Lenz, G.S. (2011). “Education and Political Participation: Exploring the Causal Link.” Political Behavior, 33(3), 357–373.
  8. [8] Schedler, A. (1998). “What Is Democratic Consolidation?” Journal of Democracy, 9(2), 91–107.
  9. [9] Staffan I. Lindberg (2006). Democracy and Elections in Africa. Baltimore: Johns Hopkins University Press.
  10. [10] Nic Cheeseman (2010). “African Elections as Vehicles for Change.” Journal of Democracy, 21(4), 139–153.
  11. [11] Milan W. Svolik (2021). Voting Against Autocracy. SSRN No. 3847894.
  12. [12] Almond, G.A. & Verba, S. (1963). The Civic Culture: Political Attitudes and Democracy in Five Nations. Princeton University Press.
  13. [13] Evans, G. & Rose, P. (2007). “Support for Democracy in Malawi: Does Schooling Matter?” World Development, 35(5), 904–919.
  14. [14] Kuenzi, M. (2006). “Nonformal Education, Political Participation, and Democracy: Findings from Senegal.” Political Behavior, 28(1), 1–31.
  15. [15] Bleck, J. (2015). Education and Empowered Citizenship in Mali. Johns Hopkins University Press.
  16. [16] Wantchekon, L., Klašnja, M. & Novta, N. (2015). “Education and Human Capital Externalities: Evidence from Colonial Benin.” Quarterly Journal of Economics, 130(2), 703–757.
  17. [17] Larreguy, H. & Marshall, J. (2017). “The Effect of Education on Political Engagement in Non-Consolidated Democracies: Evidence from Nigeria.” Review of Economics and Statistics, 99(3), 387–401.
  18. [18] Friedman, W., Kremer, M., Miguel, E. & Thornton, R. (2016). “Education as Liberation?” Economica, 83(329), 1–30.
  19. [19] Parinduri, R.A. (2019). “Does Education Increase Political Participation? Evidence from Indonesia.” Education Economics, 27(6), 645–657.
  20. [20] Croke, K., Grossman, G., Larreguy, H. & Marshall, J. (2016). “Deliberate Disengagement: How Education Can Decrease Political Participation in Electoral Authoritarian Regimes.” American Political Science Review, 110(3), 579–600.
  21. [21] Deutsch, K.W. (1961). “Social Mobilization and Political Development.” American Political Science Review, 55(3), 493–514.
  22. [22] Manning, C. (2005). “Assessing African Party Systems After the Third Wave.” Party Politics, 11(6), 707–727.
  23. [23] Mbow, P. (2008). “Senegal: The Return of Personalism.” Journal of Democracy, 19(1), 156–169.
  24. [24] Beck, L.J. (2012). Senegal in Countries at the Crossroads. Freedom House.
  25. [25] Afrobarometer (2005–2008). Afrobarometer Survey Data – Senegal (Rounds 3 & 4). Afrobarometer Network.
  26. [26] Levitsky, S. & Ziblatt, D. (2018). How Democracies Die. Crown Publishing.
  27. [27] UNESCO Institute for Statistics (UIS), Educational Attainment Database – Pourcentage de la population adulte ayant achevé les niveaux primaire, secondaire et supérieur.
  28. [28] World Bank DataBank, Education Statistics – Indicators: « School enrollment, primary (% gross) », « School enrollment, secondary (% gross) », « Tertiary education, enrolment (% gross) ».
  29. [29] International IDEA, Voter Turnout Database – Taux de participation électorale (présidentielles et législatives) pour chaque pays (1960–2020).
  30. [30] U.S. Census Bureau, Voting and Registration Supplement – Données détaillées sur la participation électorale aux États‑Unis (1960–2020).
  31. [31]National Bureau of Statistics of China, Reports on Local People’s Congress Elections – Estimations agrégées de la participation électorale en Chine. (section Publications / Yearbooks)