À Pikine, Aïssatou Gueye, vendeuse d’eau, perd une journée entière si la cousine qui garde ses jumeaux tombe malade. Selon le Consortium pour la Recherche Économique et Sociale (CRES), combler ce vide pourrait apporter un impact macro-économique hors norme : injecter 1 % du PIB dans le préscolaire ferait grimper la croissance de 1,49 %, tout en doublant la part des emplois féminins créés (≈ 56 %) et en réduisant la pauvreté rurale de trois points [1].

Dans les quartiers populaires de la capitale, les garderies informelles poussent comme des manguiers en saison sèche. « Certaines nounous passent la journée sur le téléphone; les enfants restent devant les écrans», témoignait une enquêtée citée par l’African Population and Health Research Center (APHRC) dans un billet de mars 2024 consacré aux crèches de fortune de Dakar. À l’époque, l’APHRC recensait 3 453 structures préscolaires officielles datant de 2018, jugées majoritairement inabordables pour les ménages modestes et souvent hors-normes en matière de sécurité [2].

Le 21 février 2025, la directrice générale de l’ANPECTP a annoncé la construction de cinq crèches publiques supplémentaires d’ici la fin de l’année, lors des « Olympiades de la maternelle » à Dakar [3]. Entre décembre 2020 et avril 2024, l’agence dit avoir réhabilité 28 structures DIPE, équipé 125 autres en matériel pédagogique et doté 778 centres de kits santé-nutrition ; au total, 2 323 structures auraient accueilli près de 159 000 enfants de 3 à 5 ans sur la période [3]. Malgré ces progrès, aucun inventaire national mis à jour n’a encore été publié, si bien que la majorité des familles continuent de se rabattre sur les garderies familiales non agréées, faute de places abordables dans le circuit officiel.

Illustration associée à l’analyse : Du berceau au bureau : la faille invisible qui freine le marché du travail sénégalais
Illustration associée à l’analyse : Du berceau au bureau : la faille invisible qui freine le marché du travail sénégalais

Comparaison des données officielles de l'accès au préscolaire dans deux pays : Sénégal vs Rwanda

Accès au préscolaire au Sénégal et en Afrique

Selon l’UNESCO, seuls 17,6 % des enfants sénégalais de 3-5 ans fréquentaient un programme préscolaire en 2021, contre 28,2 % au Rwanda la même année [4, 5]. Le graphique ci-dessus illustre cet écart : pas besoin d’être statisticien pour comprendre qu’une mère rwandaise a quasiment deux fois plus de chances de trouver une place qu’une mère sénégalaise.

L’exemple de Kigali est inspirant : depuis 2014, le Rwanda a greffé ses centres de développement intégré aux dispensaires maternels – un guichet unique où vaccination, repas enrichis et jeux éducatifs se côtoient. Une évaluation indépendante conduite pour l’UNICEF en 2023 souligne que l’approche « multisectorielle » a permis de passer de la simple garderie au véritable tremplin cognitif [6].

Au Kenya, la start-up sociale Kidogo accompagne 139 micro-crèches dirigées par des mamapreneurs dans douze quartiers informels. Impact mesuré par l’Université du New Hampshire : 2 886 enfants touchés et un revenu des gérantes doublé, sans subvention permanente de l’État [7].

Chaque jour où la garderie reste un luxe, des milliers de femmes sénégalaises limitent leurs heures de travail ou quittent le marché de l’emploi. La Banque mondiale calcule qu’un enfant qui a bénéficié d’un préscolaire de qualité gagne jusqu’à 25 % de plus à l’âge adulte – un « capital humain » que le pays ne peut plus se permettre de gaspiller [8].

Depuis les Cases des Tout-Petits ...

Lorsque le président Abdoulaye Wade annonce en 2000 la création de 28 000 “Cases des Tout-Petits” (CTP) – de petites cases aux architectures hexagonales incluant éducation, vaccination et cantine – l’idée séduit jusqu’aux bailleurs : rapprocher l’école maternelle du village et soulager les mères. Vingt-cinq ans plus tard, le tableau est plus contrasté. Seules 599 cases ont effectivement vu le jour, et à peine 37 % sont entièrement équipées de matériel pédagogique, tandis que 97 % disposent au moins d’une mini bibliothèque [9]. Les évaluations du baromètre Jàngandoo montrent pourtant que les enfants passés par ces structures ont trois fois plus de chances de décoder un texte simple que leurs pairs non préscolarisés [10].

En 2013, le Sénégal range ces initiatives sous une Politique nationale de développement intégré de la petite enfance (PNDIE 2013-2025). Le diagnostic de départ est sévère : 6,5 % seulement de taux brut de préscolarisation en 2004, 19 % de malnutrition chronique et une gouvernance éclatée entre ministères. Le texte fixe l’objectif de porter la couverture préscolaire à 35 % d’ici 2025 en couplant nutrition, état-civil et éveil précoce [11].

En 2025, le bilan officiel montre que la cible de 35 % de couverture préscolaire n’a pas été atteinte : le chapitre « Éducation » du Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH-5) provisoire, publié par l’ANSD en juillet 2024, aurait fixé encore le taux brut de préscolarisation à 18,2 % seulement – soit à peine la moitié de l’objectif [12]. Sur le front de la nutrition, la situation a progressé mais reste en-deçà des ambitions : les estimations conjointes Banque mondiale–UNICEF indiquent que la prévalence du retard de croissance est passée de 21 % en 2015 à 18 % en 2019, puis s’est stabilisée autour de 17-18 % en 2023 [13]. Autrement dit, si le PNDIE a permis de rompre l’inertie des années 2000, l’écart entre les cibles fixées et les résultats mesurés demeure substantiel, pointant la nécessité d’un second souffle budgétaire et d’une coordination interministérielle plus serrée pour la période post-2025.

Sources & références

  1. CRES. Modélisation macro-économique de l’investissement préscolaire au Sénégal : Note technique, Dakar, 2024.
  2. APHRC. Childcare Services, an Alternative for Children Under 3 in Dakar (Senegal): Policy Brief, 14 mars 2024.
  3. ANPECTP. Allocution de la directrice générale – Olympiades de la maternelle, Dakar 21 février 2025 ; communiqué de presse repris par Direct Actu, 22 février 2025.
  4. UNESCO Institute for Statistics. School Enrollment, Pre-primary (% Gross) – Senegal, 2021 (consulté le 13 juillet 2025).
  5. UNESCO Institute for Statistics. School Enrollment, Pre-primary (% Gross) – Rwanda, 2021 (consulté le 13 juillet 2025).
  6. UNICEF Rwanda. Country Programme Final Evaluation 2018-2024, Kigali 2023.
  7. Kidogo & Carsey School of Public Policy. Kidogo: Addressing the Childcare Needs of Low-Income Families in East Africa, Durham 2020.
  8. World Bank. Future of Work in Senegal: Early Childhood Investments and Lifetime Earnings, Washington, D.C., 2022.
  9. Agence Nationale de la Petite Enfance et de la Case des Tout-Petits (ANPECTP). Rapport de suivi des CTP, Dakar 2024.
  10. LARTES-IPAR. Baromètre Jàngandoo 2023, Dakar 2023.
  11. Ministère de la Femme, de la Famille, du Genre et de la Protection des Enfants. Politique nationale de développement intégré de la petite enfance 2013-2025, Dakar 2013.
  12. ANSD. Chapitre 2 – Éducation. Rapport provisoire RGPH-5, juillet 2024.
  13. Banque mondiale & UNICEF. Combining Childhood Education and Nutrition to Cultivate Bright Futures in Senegal, 9 avril 2024 ; voir aussi OMS/UNICEF, Joint Child Malnutrition Estimates, mise à jour 8 mai 2025.