L’exploit de Pape Natango Mbaye, bachelier sénégalais qui écrit avec son pied, met en lumière les lacunes de l’inclusion scolaire : effectifs surchargés, pénurie de braille, formation limitée des enseignants. Entre prouesse individuelle et statistiques alarmantes, le quotidien invisible des élèves handicapés interroge la promesse d’une éducation véritablement inclusive au Sénégal.

Quand les résultats du baccalauréat 2025 ont été publiés, un nom a immédiatement jailli des pages de journaux : Pape Natango Mbaye. Agé de dix-neuf ans, privé de l’usage de ses bras et contraint d’écrire avec son pied droit, il a non seulement décroché son diplôme en série S2 avec la mention Bien – une prouesse déjà rare dans les filières scientifiques – mais il s’est classé premier de son centre d’examen à Kaolack, au jury 1293 du lycée Ngane Saër [Le Soleil APS]. Sa réussite, saluée par l’Agence de Presse Sénégalaise, a ému le pays tout entier : sur les réseaux sociaux, des centaines d’internautes l’ont qualifié de « leçon de courage », tandis que le ministre de l’Éducation l’a reçu pour lui promettre une bourse d’excellence.

Si l’exploit de Pape fascine, c’est parce qu’il révèle par contraste la dure réalité des quelque 1 180 000 Sénégalais vivant avec un handicap. Les données du Recensement général (RGPH-5) de ces dernières années montrent que la prévalence est passée de 5,9 % en 2013 à 7,3 % en 2023 ; 3,9 % des citoyens souffrent d’une déficience visuelle, 3,3 % d’un handicap moteur et 1,6 % d’une déficience auditive [GMS]. En clair, près d’un Sénégalais sur quatorze vit avec une limitation fonctionnelle durable, souvent sans soutien structurel. Malgré ces chiffres, la persévérance et la force de ces étudiants handicapés sont une source d'inspiration pour tous.

L’école reflète et amplifie ces inégalités. Le Rapport d’analyse sectorielle de l’éducation présenté à Dakar le 4 juin 2025 par le ministère et l’IIEP-UNESCO rappelle qu'à peu près 38 % des enfants de 6 à 16 ans sont hors de l’école, un fardeau qui pèse d’abord sur les élèves handicapés [iiep.unesco.org]. Dans le primaire public, on ne comptait jusqu'en 2023 que seize établissements « inclusifs » sur plus de dix mille, si bien que 11 353 élèves porteurs de handicaps restent sans solution adaptée, selon un relevé de l’Alliance Autisme Sénégal [GMS]. À l’échelle nationale, six enfants handicapés sur dix ne seraient pas scolarisés ou abandonneraient avant le cycle moyen, d’après la synthèse de recherche Phase 2 de Sightsavers [Centre de recherche Sightsavers].

Les statistiques ne disent pas tout ; elles taisent par exemple le temps perdu lorsque l’enseignant tourne le tableau vers la classe ou quand les manuels n’existent qu’en version imprimée. Une étude communautaire coordonnée par Sightsavers souligne que les enfants handicapés restent deux fois plus susceptibles de n’avoir jamais fréquenté l’école et, s’ils y arrivent, obtiennent des résultats nettement inférieurs à ceux de leurs camarades sans handicap [Centre de recherche Sightsavers]. Dans les salles surchargées de Thiès, Mbaye Diasse et Norimune Kawai ont chronométré la prise de notes : un élève brailliste met jusqu’à quinze minutes pour recopier ce qu’un voyant écrit en quatre, transformant un cours de quarante-cinq minutes en véritable course d’endurance.

Le handicap visuel n’est d’ailleurs qu’une des facettes du problème. Sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop, Khady Ndiaye, malvoyante, raconte la journée qui commence par l’ascension de trois volées d’escaliers – aucune rampe n’existe – et se poursuit par une chasse au trésor numérique pour dénicher un support de cours transcrit en braille. « Même quand l’administration fait un effort, l’imprimante braille est à Thiès », soupire-t-elle, tandis que son camarade Sémou Sarr rappelle que l’UCAD compte plus de 75 000 étudiants pour 218 salles, dont la plupart sont inaccessibles en fauteuil [dekkbi.com].

En vingt-cinq ans, le Sénégal s’est pourtant doté d’un arsenal juridique enviable : ratification de la Convention relative aux droits des personnes handicapées (2009), Loi d’orientation sociale (2010), déclinaison nationale de l’ODD 4. Mais l’écart entre la norme et la pratique reste abyssal. Le module obligatoire d’inclusion n’a toujours pas intégré la formation initiale des maîtres ; les statistiques du ministère montrent qu’à peine un enseignant de collège sur dix a suivi une sensibilisation au braille ou aux technologies d’assistance. Les programmes pilotes, eux, n’arrivent pas à faire masse : la Phase 2 de l’initiative Inclusive Education de Sightsavers, qui a formé 150 professeurs et adapté cinq écoles, a prouvé qu’une pédagogie différenciée réduit l’abandon, mais demeure confinée à Dakar, Kaolack et Louga [Centre de recherche Sightsavers].

Dans ce paysage, l’itinéraire de Pape Natango Mbaye fait figure de miracle méthodique. Au delà du soutien de ses proches, le jeune garçon a également bénéficié, pendant huit ans, de l’accompagnement constant de l’Association ‘’Jokoo Sénégal/Deutschland’’ [APS], et du soutien de partenaires qui pendant plusieurs années, l'ont appuyé dans le financement de ses études. « Il travaillait plus longtemps que les autres, mais personne ne l’a jamais plaint », confie son proviseur. Une bourse et un ordinateur équipés d’un clavier adapté lui offriront peut-être la continuité universitaire que tant de ses pairs obtiennent quasi rarement.

Reste la question qui s’impose désormais aux décideurs : comment transformer les exploits individuels en droits effectifs ? Les pistes semblent être connues – flécher un crédit permanent de 10 000 F CFA par élève handicapé pour le matériel spécialisé, plafonner les effectifs à quarante-cinq élèves, insérer des certifications « didactique et handicap » dans les Centres régionaux de formation, généraliser la transcription numérique des manuels – mais elles exigent des lignes budgétaires, pas seulement des circulaires.

En tant que membres de la société, nous avons un rôle crucial à jouer dans la promotion de ces changements. En attendant, les succès de Pape Natango Mbaye et la persévérance de Khady Ndiaye témoignent, mieux que tout rapport, de la somme de talents encore tenue à distance d’une école qui se voudrait pourtant inclusive.

Sources & références

  1. Le Soleil – reportage et photos sur la réussite au bac de Pape Natango Mbaye :
  2. Agence de Presse Sénégalaise (APS) – dépêche sur le même sujet :
  3. Grand Yoff Info – article « Héros du bac 2025 » :
  4. Le Soleil TV – entretien vidéo avec Pape Natango Mbaye :
  5. Facebook (post d’actualité sur sa réussite) :
  6. ANSD – Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH-5) :
  7. GMS – « Handicap au Sénégal : 7,3 % de la population touchée en 2023 » :
  8. IIEP-UNESCO – Restitution de l’Analyse du secteur de l’éducation (RESEN) :
  9. Alliance Autisme Sénégal (page d’information) :
  10. Keur Massar Actu – appel de l’Alliance Autisme à un programme d’inclusion scolaire :
  11. Sightsavers – rapport « Inclusive Education Senegal, Phase 2 – Findings » (PDF):
  12. Sightsavers – résumé de recherche Phase 2 (PDF) :
  13. Diasse M. & Kawai N., « Barriers to curriculum accessibility for students with visual impairment in Senegal », The Curriculum Journal (article + PDF):
  14. Le Quotidien – « UCAD : Les étudiants handicapés veulent moins de barrières » :
  15. – « UCAD : Le combat quotidien des étudiants non-voyants » :