Depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye en mars 2024, le Sénégal affiche la volonté d’un renouveau démocratique après plusieurs années de tensions marquées par la répression de manifestations, la censure et la judiciarisation des délits de presse. Bien que certains indicateurs internationaux témoignent d’une amélioration, la situation sur le terrain reste contrastée, entre progrès normatifs et pratiques coercitives persistantes.
L’arrivée au pouvoir du président Faye a été perçue comme l’ouverture d’une « nouvelle ère » pour la démocratie sénégalaise. Son Premier ministre, Ousmane Sonko, a affirmé la volonté de restaurer l’État de droit tout en promettant une politique de « tolérance zéro contre les fausses informations ». Cette priorité gouvernementale s’inscrit dans un contexte où les autorités souhaitent encadrer la circulation de contenus jugés mensongers ou subversifs, mais elle suscite des inquiétudes concernant les atteintes potentielles à la liberté d’expression.

Évolution du classement mondial de la liberté de la presse pour le Sénégal. RSF 2024 : 94ᵉ / 180 (55,44/100).
Selon Reporters Sans Frontières (RSF), le Sénégal se classait en 2024 au 94ᵉ rang sur 180 pays avant de progresser en 2025 à la 74ᵉ place. Cette progression de 20 places traduit un assouplissement relatif des tensions politiques après la période 2021–2023, marquée par des affrontements violents et des arrestations massives. RSF souligne néanmoins que cette dynamique positive reste fragile et que les convocations policières ou la criminalisation des délits de presse constituent encore des freins majeurs.

Score RSF du Sénégal sur 10 ans. Fluctuations marquées autour des périodes électorales et de crise.
Le score RSF du Sénégal oscille depuis dix ans, avec des reculs notables lors des épisodes de tension politique (2019–2023) et une légère reprise en 2025 grâce aux engagements démocratiques annoncés. Une visualisation sur la décennie permet de montrer la fragilité structurelle des acquis démocratiques.

Position du Sénégal en Afrique de l’Ouest sur le classement RSF 2025, comparée à ses voisins.
Dans le contexte ouest-africain, le Sénégal conserve une place plutôt honorable, mais reste devancé par des pays comme le Ghana (50ᵉ en 2025) et la Namibie (22ᵉ à l’échelle continentale), et proche de la moyenne africaine (autour de la 90ᵉ place).
Des données issues de RSF, du Committee to Protect Journalists (CPJ), de Human Rights Watch et du CIVICUS Monitor confirment la persistance de mesures coercitives visant la presse et la liberté d’expression. Entre janvier 2021 et avril 2025, on recense au moins 65 journalistes arrêtés ou convoqués par les forces de sécurité. En avril 2025, trois chroniqueurs ont été interpellés pour « diffusion de fausses informations ».

Nombre d’arrestations ou convocations de journalistes au Sénégal par an, selon CPJ.
Depuis 2023, au moins trois coupures totales ou partielles d’Internet ont été décidées par les autorités, souvent lors de manifestations ou de périodes électorales. Selon Access Now, le Sénégal figure parmi les pays africains recourant de plus en plus à ces « shutdowns » pour contrôler la mobilisation citoyenne.

Histogramme des coupures d’Internet en Afrique de l’Ouest (focus Sénégal)
Cette visualisation replace le Sénégal dans la dynamique régionale, où plusieurs pays (Guinée, Mali) ont également eu recours à des restrictions similaires.
Deux suspensions de chaînes de télévision privées ont été enregistrées, dont celle de Walf TV en février 2024 pour « couverture subversive » des manifestations. Le 31 août 2024, les organes de presse sénégalais ont observé une journée nationale sans presse pour protester contre ces pressions répétées. Entre 2022 et 2024, au moins six cas documentés de violences policières contre des journalistes couvrant des manifestations ont été relevés par Human Rights Watch et Amnesty International.
Le cadre juridique reste lui aussi problématique. Le Code de la presse, adopté en 2017, maintient des peines privatives de liberté pour certains délits de presse, en contradiction avec les standards africains et internationaux de dépénalisation. Bien que les autorités aient annoncé leur intention de réformer ce cadre, aucune modification substantielle n’a été adoptée à ce jour. Le Sénégal est également dépourvu d’une loi effective sur l’accès à l’information publique, malgré des engagements internationaux et les recommandations répétées de la société civile. Cette absence limite la transparence administrative et alimente la défiance citoyenne. Le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA) est par ailleurs critiqué pour sa dépendance politique. Plusieurs observateurs appellent à garantir son autonomie dans le cadre des réformes en cours.

Proportion de Sénégalais estimant que les médias ne sont « pas entièrement libres » de critiquer le gouvernement.
Selon Afrobarometer (2023), 44 % des Sénégalais estiment que les médias ne sont « pas entièrement libres » de critiquer le gouvernement sans représailles, ce qui traduit une défiance persistante dans l’opinion publique.
Au-delà des aspects juridiques et politiques, la situation économique des médias sénégalais aggrave leur vulnérabilité. Le secteur souffre d’une érosion des revenus publicitaires, en partie captés par les plateformes numériques étrangères. Les abonnements numériques restent faibles (moins de 5 % des lecteurs selon des enquêtes locales), ce qui renforce la dépendance aux subventions publiques et aux campagnes institutionnelles, avec un risque accru d’autocensure.
Pour garantir la liberté d’expression et consolider la trajectoire démocratique annoncée, plusieurs pistes de réforme sont évoquées. Elles incluent la dépénalisation des délits de presse par la révision du Code, l’adoption d’une loi d’accès à l’information conforme aux standards africains et internationaux, le renforcement de l’indépendance des régulateurs audiovisuels et la mise en place d’un soutien public transparent et non conditionné au secteur des médias. Par ailleurs, il est essentiel de promouvoir la formation et la déontologie journalistiques pour répondre au défi réel de la désinformation tout en respectant les droits fondamentaux.
Le Sénégal dispose d’une tradition démocratique reconnue en Afrique de l’Ouest. Mais la liberté d’expression y reste sous surveillance. Si la lutte contre la désinformation est un objectif légitime, elle ne doit pas servir de prétexte pour restreindre la critique publique ou intimider la presse. La consolidation démocratique passera par un engagement réciproque : des autorités prêtes à tolérer la critique, des médias responsables et indépendants, et des citoyens capables d’exercer un regard critique et informé.
Sources & références
- Reporters Sans Frontières (RSF). Classement mondial de la liberté de la presse 2024/2025.
- Committee to Protect Journalists (CPJ). Sénégal : données sur les arrestations de journalistes.
- Human Rights Watch. Sénégal : rapports sur la liberté d’expression et la répression des manifestations.
- CIVICUS Monitor. Sénégal – État des libertés civiles.
- Access Now. KeepItOn Report 2023.
- Afrobarometer. Round 9 Sénégal.