De Nairobi à Dakar, la bataille contre la désinformation révèle deux voies opposées. Au Kenya, journalistes et fact-checkeurs privilégient l’autorégulation et redoutent des lois « anti‑infox » jugées liberticides. Au Sénégal, une partie des acteurs appelle à un encadrement étatique plus ferme pour freiner la prolifération des rumeurs en ligne. Entre libertés et sécurité informationnelle, l’étude de. (2024) souligne que la voie durable passe par la littératie médiatique et le fact‑checking, au‑delà des réflexes punitifs.

La désinformation se répand en Afrique, avec des conséquences tangibles sur les élections, la justice ou la cohésion sociale. Au Kenya comme au Sénégal, la lutte contre ce fléau suscite pourtant des réponses contrastées de la part des acteurs de l’information. Une étude parue en 2024 s’est penchée sur la perception de ces réponses réglementaires dans ces deux pays aux contextes médiatiques variés. Basée sur 46 entretiens menés en 2021 auprès de journalistes, fact-checkeurs, universitaires et décideurs, elle révèle un clivage net : les professionnels kényans prônent l’autorégulation du secteur médiatique, tandis que leurs homologues sénégalais appellent à une intervention plus ferme de l’État. Ces divergences s’inscrivent dans des démocraties qualifiées de « partiellement libres », où l’information circule relativement ouvertement malgré certaines restrictions. La défiance vis-à-vis des fausses nouvelles a déjà poussé les pouvoirs publics des deux pays à envisager des lois punitives, généralement en réaction à des incidents ponctuels. Cela interroge sur la meilleure stratégie pour endiguer la propagation des infox sans compromettre les libertés publiques. Informative mais critique, cette analyse compare les approches kényane et sénégalaise face à la désinformation – entre confiance (ou méfiance) envers les institutions, rôle des médias traditionnels et numériques, et solutions durables comme l’éducation aux médias.

Au Kenya, la majorité des personnes interrogées se méfient d'une intervention directe de l'État contre la désinformation. Ce scepticisme s'enracine dans un passé d'abus législatifs. La loi kényane de 2018 sur la cybercriminalité, par exemple, a été critiquée pour des dispositions trop vagues qui auraient réintroduit la diffamation criminelle sous couvert de lutte anti-« infox ». « Si nous confions ce mandat au gouvernement, la liberté de la presse en pâtira », avertit un journaliste kényan, résumant l'opinion générale. Plutôt que de nouvelles lois jugées répressives ou mal calibrées, le camp kényan préconise une autorégulation renforcée : améliorer la déontologie médiatique, multiplier les initiatives de fact-checking et former les citoyens à vérifier l’information eux-mêmes. En face, les acteurs médiatiques sénégalais plaident pour une présence accrue de l’État. Ils appellent leur gouvernement à durcir l’arsenal juridique contre les fausses nouvelles et à appliquer strictement les lois existantes, estimant cette intervention nécessaire pour freiner la diffusion effrénée de rumeurs toxiques. Ils imaginent une « police du numérique » plus active : un journaliste suggère par exemple que l’État identifie et supervise les influenceurs des réseaux sociaux, tout en inculquant une meilleure culture numérique aux utilisateurs. Cette divergence reflète possiblement un écart de confiance envers les institutions, notent les chercheurs. Les Sénégalais semblent attendre de l’autorité publique une protection que les Kényans redoutent de voir se transformer en dérive liberticide.

La confiance envers les autorités et la liberté d’expression sont au cœur de ce débat. Au Kenya, la prudence s’explique par des antécédents de censure : dans des pays voisins, des coupures d’internet ou des lois anti-« fake news » ont servi d’outils politiques, alimentant la méfiance des acteurs kényans. Au Sénégal, où la presse opère dans un climat relativement libre, l’idée d’un encadrement plus ferme choque moins. « On n’a pas observé de censure flagrante ici », fait remarquer un journaliste sénégalais en évoquant l’absence de mesures extrêmes comme celles prises contre Donald Trump aux États-Unis. Pour autant, l’appel à des actions musclées – retraits de contenu, suspensions de comptes – pose la question universelle des limites à imposer à la liberté d’expression. La définition même de ce qui constitue une “fausse information” répréhensible n’a rien d’évident et varie selon les contextes culturels et politiques. Il n’en demeure pas moins que, dans les deux pays, l’État est reconnu comme un acteur clé de la lutte anti-désinformation aux côtés des médias traditionnels et des plateformes numériques. C’est sur le degré d’implication étatique acceptable que les points de vue divergent.

Les acteurs interrogés soulignent aussi la responsabilité des médias eux-mêmes. Dans les deux pays, la presse traditionnelle est exhortée à balayer devant sa porte pour regagner la confiance du public. Au Kenya, les journalistes doivent reconnaître et corriger publiquement leurs erreurs et vérifier rigoureusement l’information avant publication. Ils sont appelés à éduquer le public à l’esprit critique et à traquer les rumeurs en ligne pour les démentir. Au Sénégal, on insiste sur l’intégration du fact-checking dans les rédactions ainsi que sur des pratiques de “pré-bunking” (prévention des intox) et de débunkage systématique des fausses nouvelles. De part et d’autre, on préconise une alliance entre médias traditionnels et numériques pour coordonner les vérifications et atteindre aussi les publics peu connectés. La course au scoop a d’ailleurs déjà conduit la presse à relayer de fausses informations par manque de vérification, reconnaissent les professionnels eux-mêmes. Quant aux plateformes numériques (réseaux sociaux), leur rôle est jugé crucial mais encore insuffisant. Kényans et Sénégalais attendent qu’elles filtrent mieux les contenus trompeurs et sanctionnent les comptes qui propagent sciemment des infox. Des efforts existent – l’initiative de Facebook de collaborer avec des fact-checkeurs tiers est saluée – mais ils restent limités face à l’ampleur du problème. Les participants appellent donc à intensifier la coopération entre réseaux sociaux et organes de vérification, et proposent des pistes concrètes : créer des filtres automatiques pour détecter les contre-vérités avant publication, ou apposer des badges d’avertissement sur les contenus douteux plutôt que de les censurer. Là encore, l’équilibre est délicat : plus de modération privée signifie confier aux entreprises du Web un certain contrôle du discours en ligne – une responsabilité qu’elles n’ont pas toujours assumée avec transparence, notent les analystes.

Au-delà des lois et des régulations, les acteurs convergent sur la nécessité de solutions durables pour endiguer la désinformation à la source. L’éducation aux médias apparaît comme un levier majeur : nombreux sont ceux qui plaident pour son intégration dans les programmes scolaires, afin de former de futurs citoyens capables de repérer et contrer les infox. Dès 2018, le président sénégalais Macky Sall a ainsi publiquement exhorté son ministre de l’Éducation à introduire la littératie médiatique à l’école []. Les gouvernements devraient institutionnaliser la littératie médiatique dès l’école et investir dans un journalisme de service public de qualité, estiment plusieurs intervenants. De même, le renforcement des capacités des professionnels de l’information est jugé crucial : multiplier les formations aux techniques de fact-checking, intégrer davantage de vérificateurs dans les salles de rédaction et encourager un journalisme plus rigoureux font partie des pistes avancées. La réussite d’initiatives indépendantes, telle Africa Check (présente au Kenya et au Sénégal), est citée en exemple pour illustrer l’impact positif d’une autorégulation bien menée dans l’écosystème médiatique. Ces approches – littératie médiatique, fact-checking et formation – sont perçues comme plus efficaces à long terme et moins susceptibles de porter atteinte à la liberté d’expression que des lois adoptées dans l’urgence. Plutôt que de réagir à chaud par des textes répressifs, elles visent à construire une résilience de la société face aux fausses nouvelles, en s’attaquant aux causes profondes du phénomène et en responsabilisant chaque maillon de la chaîne informationnelle.

La comparaison entre le Kenya et le Sénégal illustre les dilemmes contemporains de la gouvernance de l’information en Afrique. Faut-il privilégier l’autorégulation, au risque d’un laisser-faire laissant prospérer les fausses nouvelles, ou légiférer strictement, au risque de brider la liberté d’expression ? Aucune voie n’est sans écueils, d’où l’idée d’une approche plurielle. Fact-checking, éducation aux médias, autorégulation professionnelle, engagement citoyen et interventions ciblées de l’État forment ensemble la panoplie d’outils recommandée pour endiguer la désinformation de manière équilibrée. Le débat s’inscrit également à l’échelle mondiale : partout, gouvernements et plateformes tâtonnent pour encadrer l’espace numérique sans étouffer le débat public. Les auteurs de l’étude suggèrent que le degré de confiance dans les institutions pourrait expliquer en partie ces choix divergents, invitant à étendre ces analyses à d’autres pays africains pour en saisir les déterminants profonds. L’avenir de la gouvernance de l’information sur le continent pourrait passer par des modèles hybrides, adaptés aux réalités locales et appuyés sur la collaboration de tous les acteurs. Ces laboratoires kényan et sénégalais posent ainsi les jalons d’une réflexion plus vaste : comment bâtir un écosystème informationnel à la fois résilient et respectueux des libertés à l’ère du numérique ? L’enjeu, crucial, engage l’avenir du débat démocratique en Afrique.

Sources & références

  1. Mudavadi, K. C., Matanji, F., Diop, L., Tully, M., & Madrid-Morales, D. (2024). Stakeholder perceptions of regulatory responses to misinformation in Kenya and Senegal. Journalism, 26(7), 1488–1507.
  2. Cunliffe-Jones, P. (2022). Misinformation literacy, not punitive laws, is needed to combat fake news. Daily Maverick.