Illustration associée à l’analyse : Sénégal 2025 : du fioul aux renouvelables, la bascule
Illustration associée à l’analyse : Sénégal 2025 : du fioul aux renouvelables, la bascule

Selon une étude de Mara van den Bold (EPE: Nature and Space, 2021), le secteur électrique sénégalais vit une transformation profonde. L’essor rapide des énergies renouvelables, porté par des réformes politiques ambitieuses, s’accompagne d’une ouverture aux producteurs privés tout en laissant perdurer des inégalités d’accès à l’électricité.

Depuis 2018, le Sénégal a considérablement diversifié son parc électrique avec des projets d’énergies renouvelables et de nouvelles centrales au gaz. Parmi les réalisations notables :

Solaire photovoltaïque : plusieurs centrales solaires ont été inaugurées, portant la capacité solaire installée à environ 273 MW fin 2024, contre 231 MW en 2023 []. En 2025, le Sénégal a même lancé la première centrale solaire + stockage en Afrique de l’Ouest (projet Walo, 16 MW solaire avec batteries) []. Des investissements sont en cours pour un parc solaire de 300 MW annoncé comme le plus grand d’Afrique de l’Ouest.

Éolien : le parc éolien de Taiba N’Diaye (158 MW, inauguré en 2020) fournit environ 15 % de la capacité nationale [] . Une étude de faisabilité a été financée en 2021 pour étendre ce parc de 100 MW supplémentaires [], témoignant de l’intérêt pour accroître la part de l’éolien.

Gaz naturel : grâce aux découvertes gazières offshore, le Sénégal a engagé une transition vers le gaz à partir de 2022. La centrale à cycle combiné de Cap des Biches (300 MW) – la plus grande du pays – a été inaugurée en 2024 []. Alimentée par le gaz domestique du champ Grand Tortue Ahmeyim, elle doit réduire le coût de production électrique de Senelec. Une autre centrale duale fuel/gaz de 130 MW (Malicounda) est entrée en service en 2022 []. Ces investissements gaziers visent à remplacer le fioul coûteux par une source locale moins onéreuse, pouvant faire baisser de moitié le coût de l’électricité [].

Illustration associée à l’analyse : Sénégal 2025 : du fioul aux renouvelables, la bascule
Illustration associée à l’analyse : Sénégal 2025 : du fioul aux renouvelables, la bascule

Figure 1. Taux d'électrification au Sénégal, (Urbain en jaune, Rural en orange et National en vert). L'« électricité pour tous » est en train de devenir une réalité, OMS.

Évolution du taux d’électrification au Sénégal, montrant la forte progression récente du taux rural. Le Sénégal a réalisé des avancées importantes vers l’accès universel à l’électricité.

Le Sénégal a réalisé des avancées importantes vers l’accès universel à l’électricité. Le taux national d’électrification est passé d’environ 70 % en 2018 à 84 % en 2024 selon la Banque mondiale []. Cette progression rapproche le pays de son objectif « électricité pour tous », fixé initialement à 2025 puis repoussé à 2026 [].

Néanmoins, d’importantes disparités subsistent : en zone urbaine, près de 98–99 % des habitants sont désormais connectés, contre environ 70 % en milieu rural en 2024. Plus de 30 % des communautés rurales restent hors réseau [], reflet d’inégalités territoriales persistantes.

Le rythme d’électrification rurale s’est toutefois accéléré grâce à des programmes de construction de lignes et de mini-réseaux : un vaste projet lancé en 2023 (avec Vinci Énergies) vise à déployer 1 350 km de lignes et de nouveaux postes pour atteindre l’accès universel d’ici fin 2026 []. Les autorités concentrent leurs efforts sur ce « dernier kilomètre » d’électrification, afin de tenir les engagements nationaux et d’améliorer la qualité de vie en milieu rural.

Impacts socio-économiques : inégalités, prix de l’électricité et retombées locales

Le développement du secteur électrique s’accompagne de bénéfices socio-économiques mais aussi de défis d’équité. D’une part, l’amélioration de l’accès à l’électricité en zone rurale réduit les inégalités entre villes et campagnes : des villages autrefois plongés dans le noir bénéficient désormais de l’éclairage et du froid, ce qui stimule l’éducation (meilleures conditions d’étude) et les activités génératrices de revenus (artisans pouvant travailler le soir) [].

Des témoignages locaux soulignent que l’électricité a « fondamentalement transformé le quotidien » en milieu rural, en apportant dignité et nouvelles opportunités économiques []. D’autre part, le coût de l’électricité demeure un enjeu sensible. Malgré l’introduction du gaz local, le kWh reste cher pour les consommateurs sénégalais (environ 0,19 USD/kWh en 2024 pour les ménages) [].

L’État subventionne partiellement les tarifs (les usagers payaient ~0,24 USD/kWh alors que le coût de production avoisinait 0,34–0,38 USD/kWh en 2022 []), ce qui pèse sur les finances de Senelec. L’arrivée du gaz naturel devrait progressivement alléger les coûts de production ; par exemple, le gaz domestique coûte ~5–6 USD/MBTU contre 14 USD pour le fioul lourd []. À moyen terme, cela pourrait se traduire par des tarifs plus abordables pour les usagers.

Enfin, les retombées locales des projets énergétiques deviennent un critère important : les nouveaux investissements incluent souvent des composantes de développement local (formation de techniciens, emplois locaux, électrification d’écoles et centres de santé) [][]. Par exemple, le chantier Vinci de réseaux électriques a mobilisé 1 000 travailleurs fin 2024, dont de nombreux Sénégalais formés aux compétences techniques []. Ainsi, la transition énergétique peut aussi servir de levier de développement local si elle est bien pilotée.

Gouvernance du secteur électrique : réformes et partenariats

La gouvernance du secteur électrique sénégalais a beaucoup évolué pour attirer les investissements et améliorer la performance. Historiquement monopole public, la société nationale Senelec reste chargée du transport et de la distribution, mais la production est largement ouverte aux producteurs indépendants (IPP) depuis les réformes de 1998.

Cette ouverture a permis l’essor des centrales privées sous contrat d’achat par Senelec, notamment dans le solaire, l’éolien et le thermique. Le gouvernement a poursuivi les réformes structurelles ces dernières années afin de renforcer le cadre réglementaire et la transparence du secteur.

L’Autorité de Régulation (CRSE), créée pour encadrer les tarifs et les concessions, a vu son rôle consolidé : en 2024, le Sénégal s’est classé 1er en Afrique pour la qualité de sa régulation électrique (ex æquo avec le Kenya) [].

L’Index de Régulation de l’électricité de la BAD salue les progrès du pays en matière de réformes tarifaires, de gouvernance et de performance de Senelec. Par exemple, une réforme récente a consisté à ajuster plus régulièrement les tarifs pour refléter les coûts réels tout en protégeant les consommateurs vulnérables, améliorant ainsi l’équilibre financier du secteur.

En parallèle, l’État encourage les partenariats publics-privés (PPP) dans l’électrification rurale et la production renouvelable. Le modèle des concessions d’électrification rurale, bien qu’initialement lent, continue d’être ajusté pour inciter le privé à investir dans les zones reculées (subventions, garanties publiques).

De même, l’adhésion du Sénégal à des initiatives internationales (Compact du Millenium Challenge en 2018, Partenariat pour une Transition Énergétique Juste en 2022) apporte des financements et impose des conditions de bonne gouvernance.

Le défi pour les années à venir sera de maintenir un équilibre entre l’intervention de l’État et le capital privé pour assurer une transition énergétique équitable : le gouvernement affiche des objectifs ambitieux de durabilité et d’accès universel, mais doit veiller à ce que les investissements privés ne compromettent pas l’accessibilité pour tous et la justice sociale.

Comparaisons africaines : le Sénégal face au Kenya, au Ghana et au Maroc

Illustration associée à l’analyse : Comparaisons africaines : le Sénégal face au Kenya, au Ghana et au Maroc
Illustration associée à l’analyse : Comparaisons africaines : le Sénégal face au Kenya, au Ghana et au Maroc

Figure 2. Comparaison des taux d'électrification (en pourcentage) du Sénégal avec d'autres pays : Maroc, Ghana, Kenya, 2023. Le Sénégal se situe derrière le Maroc, mais devant la moyenne africaine.

Par rapport à d’autres pays africains, le Sénégal figure parmi les plus avancés en matière d’accès à l’électricité. Avec près de 85 % de sa population électrifiée fin 2023, le Sénégal surclasse la plupart des pays d’Afrique subsaharienne []. Il se situe juste derrière le Ghana (~90 % en 2023) et bien au-dessus du Kenya (~76 %) [], deux pays ayant pourtant mené de vigoureux programmes d’électrification.

Le Maroc, lui, a pratiquement atteint 100 % dès 2017–2019 grâce à un vaste programme rural (PERG) []. En termes de mix énergétique, les situations divergent.

Le Kenya se distingue par une production électrique déjà très décarbonée : ~90 % de son électricité est renouvelable (hydroélectrique, géothermie, éolien).

Le Ghana, malgré son taux d’accès élevé, dépend encore fortement du gaz et du fioul, avec ~36 % d’énergies renouvelables (principalement de grands barrages hydro) [].

Le Maroc, champion en électrification, reste tributaire du charbon (64 % de sa production en 2023), ses renouvelables ne représentant qu’environ 21,7 % de l’électricité générée [].

Le Sénégal, de son côté, a porté la part des renouvelables à 23 % de la production en 2022 [] (solaire et éolien principalement), en hausse rapide par rapport à quasi zéro en 2015. L’objectif fixé dans le cadre du partenariat JETP est d’atteindre 40 % du mix en renouvelables d’ici 2030 [][], ce qui rapprocherait le Sénégal des performances actuelles du Kenya.

En somme, le Sénégal se positionne comme un pays intermédiaire : il a rattrapé son retard en accès électrique en rejoignant le peloton de tête africain, et il amorce sa transition énergétique verte, mais avec une dépendance aux combustibles fossiles (fioul, charbon) qui reste plus importante que celle du Kenya ou du Maroc.

Les comparaisons régionales invitent donc le Sénégal à poursuivre ses efforts aussi bien sur l’électrification rurale que sur le déploiement massif des renouvelables, afin de concilier accès universel, coût abordable et durabilité environnementale.

Sources & références

  1. [0] van den Bold, M. G. (2021). In pursuit of diverse energy futures: The political economy of electricity in Senegal. Environment and Planning E: Nature and Space..
  2. [1] Jowett, P. (2025, 7 août). Senegal switches on inaugural solar-plus-storage facility (Walo 16 MW PV + 10 MW/20 MWh). pv magazine International.
  3. [2] U.S. International Development Finance Corporation. (2021). Public Information Summary: Taiba Wind Farm Expansion (100 MW).
  4. [3] Energy Capital & Power. (2024, 30 août). Senegal Inaugurates WAE Gas-to-Power Plant.
  5. [4] Wärtsilä Corporation. (2022, 12 avril). Wärtsilä Guaranteed Asset Performance agreement will ensure essential reliability for Senegal power plant (Malicounda 130 MW).
  6. [5] World Bank. (2025, 21 janvier). Senegal closing on universal electricity access.
  7. [6] VINCI Energies. (2024, 12 janvier). VINCI Energies to build electrical infrastructure in Senegal [Communiqué].
  8. [7]. (2024, décembre). Senegal electricity prices.
  9. [8] International Trade Administration. (2024, 3 mai). Senegal – Energy. U.S. Department of Commerce.
  10. [9] African Development Bank Group. (2024). Electricity Regulatory Index for Africa 2024.
  11. [10] World Bank. (2025). Access to electricity (% of population) — Indicator EG.ELC.ACCS.ZS.
  12. [11] World Bank. (2019). Lessons from Power Sector Reforms: The Case of Morocco.
  13. [12] International Energy Agency. (2025). Kenya — Countries & Regions.
  14. [13] International Energy Agency. (2025). Ghana — Countries & Regions.
  15. [14] International Trade Administration. (2025, 8 avril). Morocco – Power. U.S. Department of Commerce.
  16. [15] Agence internationale de l’énergie. (2023). Sénégal 2023 — Revue de la politique énergétique (éd. française).
  17. [16] U.S. International Development Finance Corporation. (s.d.). Generating new energy sources in Senegal.