Dans certaines zones reculées du Sénégal, « le chemin de l’école » n’est pas qu’une expression imagée. Boury Niang, institutrice affectée au fin fond de la région de Ranérou, a découvert à ses dépens l’isolement extrême de son poste : en cas d’urgence familiale, elle ne pouvait quitter le village que le vendredi, jour de marché hebdomadaire [1]. Pas d’autocar régulier, une piste en latérite impraticable à la saison des pluies – partir plus tôt eût signifié abandonner sa classe. Pour les élèves aussi, l’absence de route carrossable se traduit par de longues marches à pied et des absences forcées les jours d’intempérie. Au Sénégal, près de 60 % de la population vit en milieu rural, souvent dans des localités enclavées où l’école la plus proche se trouve à des kilomètres. Les disparités qui en résultent sont criantes : la probabilité de fréquenter l’école est deux fois plus faible à la campagne qu’en ville au niveau primaire, et jusqu’à six fois au-delà [2]. Face à ce constat, une question se pose avec acuité : les routes praticables en zone rurale peuvent-elles être un levier d’amélioration du niveau d’éducation des enfants ?

Un tronçon de piste rurale aménagée dans le sud du Sénégal. Ces dix dernières années, plus de mille kilomètres de routes en terre ont été réhabilités pour désenclaver les villages. [3]

Depuis deux décennies, les pouvoirs publics sénégalais affichent leur volonté de désenclaver les campagnes. « L’accès aux infrastructures (routes, eau, santé, éducation) reste insuffisant avec de grandes disparités régionales », constatait un rapport de la Banque africaine de développement [3]. En 2009, un premier Projet de pistes communautaires a permis la réalisation de 1 200 km de routes rurales et a amélioré les conditions de vie de 1,5 million de personnes dans 84 communautés, facilitant notamment l’accès aux soins et à l’éducation [3]. Fort de ces résultats, l’État a lancé en 2013 une nouvelle phase (PPC/PNDL), dotée de 18 milliards de francs CFA sur cinq ans [3], pour prolonger le réseau de pistes praticables toute l’année. Ce programme a appuyé 82 communes dans la planification de l’entretien routier sur plus de 1 000 km, une composante cruciale souvent négligée – fin mars 2016, 78 % des travaux prévus étaient exécutés, un progrès notable même s’il reste des lacunes [3].

Au-delà des annonces, les effets de ces routes se font sentir concrètement sur la scolarisation des enfants. Une étude scientifique récente, menée par l’Université Assane-Seck de Ziguinchor en partenariat avec l’Agence nationale de statistique, a quantifié pour la première fois ce dividende éducatif des routes rurales. En utilisant des données collectées auprès de 579 ménages agricoles de plusieurs régions, les chercheurs ont comparé le niveau de scolarisation des enfants selon l’accessibilité routière de leur village. Verdict : l’exposition à une route praticable en toute saison augmente significativement les taux de scolarisation de 7 % à l’école primaire, de 5 % au secondaire et de 5 % dans l’enseignement universitaire [4]. Autrement dit, toutes choses égales par ailleurs, un enfant vivant près d’une route carrossable a sensiblement plus de chances d’être scolarisé, y compris dans le supérieur, qu’un enfant d’un village enclavé. « Ainsi, toute initiative visant à lutter contre le décrochage scolaire peut utilement s’appuyer sur la réhabilitation et la construction de routes en milieu rural », concluent les auteurs de l’étude [4].

Les résultats sénégalais s’inscrivent dans une tendance observée dans de nombreux pays du Sud. En Inde, le gigantesque programme de voirie villageoise PMGSY a ouvert plus de 115 000 routes depuis 2001. Des économistes ont pu en mesurer l’impact à grande échelle : quatre ans après la construction d’une route, on constate en moyenne 7 % d’élèves en plus au niveau collège dans les villages nouvellement reliés [5]. L’effet sur le primaire est moindre (ce niveau étant déjà presque universel), mais fait notable, la part d’élèves passant avec succès les examens standardisés s’est également accrue, signe que les routes améliorent non seulement l’accès, mais aussi la qualité de l’éducation en permettant une plus grande assiduité et concentration des élèves [5].

En Bangladesh, une étude de la Banque mondiale a montré que la construction de routes rurales pavées se traduit par une hausse marquée de la scolarisation, en particulier chez les adolescents – les investissements routiers y ont entraîné une augmentation de la fréquentation scolaire tant pour les filles que pour les garçons, avec un effet pro-pauvres plus prononcé en zone défavorisée [6]. Une évaluation financée par l’Allemagne a même mesuré une envolée de 26 % du taux de scolarisation dans le secondaire après l’ouverture de nouveaux axes dans des villages isolés (contre + 0,65 % seulement au primaire) [7].

Quant au Maroc, son Programme national des routes rurales a permis en dix ans de faire passer la connectivité des douars de 54 % à 80 %. Dans le Haut-Atlas, l’arrivée d’une route carrossable a eu un effet différencié selon le genre : la proportion de jeunes filles poursuivant leurs études a bondi d’environ 10 points, alors qu’aucun changement significatif n’était observé chez les garçons des mêmes communautés [8].

Comment expliquer un tel impact ? D’abord par des gains de temps et d’argent. Là où une piste est transformée en route praticable, les trajets domicile-école raccourcissent et deviennent moins aléatoires. Dans les villages bangladais bénéficiaires d’une route, le temps de transport moyen a chuté de 56 % et le coût annuel de transport des ménages de plus d’un tiers [7]. Pour de nombreux élèves, cela fait la différence entre une arrivée en classe à l’heure, frais et dispos, et une arrivée en retard, épuisé après des heures de marche. « Avant, j’étais fatigué en cours et j’avais faim ; maintenant j’arrive à l’heure et je peux mieux suivre », confiait ainsi un collégien bénéficiaire d’un programme de bicyclettes scolaires dans la région de Fatick. L’introduction de ces vélos, distribués par une ONG afin de pallier le manque de transports, a entraîné une nette amélioration de la ponctualité et de l’état de forme des élèves [9]. Une route praticable offre évidemment encore plus de possibilités : des minibus ou taxis-brousse peuvent desservir le village, les enseignants peuvent y venir en moto ou en voiture, et les parents d’élèves eux-mêmes gagnent un temps précieux sur leurs déplacements quotidiens. En somme, la route réduit la distance effective entre l’élève et l’école – une distance qui se mesure en kilomètres parcourus, en minutes mais aussi en coût et en pénibilité.

Les effets positifs vont au-delà de la scolarisation elle-même. La route est un lien vers l’extérieur qui change la vie communautaire. Un chemin désenclavé, c’est aussi l’ambulance qui arrive jusqu’au dispensaire : on a relevé une hausse de 36 % de la fréquentation des centres de santé dans les zones desservies par les nouvelles routes au Bangladesh [7]. C’est encore la possibilité pour les producteurs locaux d’écouler leurs récoltes en ville, donc d’augmenter leurs revenus – un facteur qui, à terme, permet aux familles de mieux subvenir aux frais de scolarité des enfants (fournitures, vêtements, etc.). Les enseignants, de leur côté, hésitent moins à accepter un poste dans un village accessible sans périple harassant. La mobilité des professeurs est un enjeu majeur au Sénégal, où les zones rurales manquent souvent d’instituteurs expérimentés. « Dans certaines localités, on ne peut sortir que le vendredi », témoigne Mme Niang, l’enseignante de Ranérou, qui raconte n’avoir pu se rendre aux obsèques d’un proche qu’avec plusieurs jours de retard du fait de l’absence de transport [1]. Ces conditions dissuadent nombre d’enseignants de rester en poste. À l’inverse, quand une route relie le village au reste du monde, un directeur peut organiser des rotations de maîtres, des formations régulières en ville, et les professeurs se sentent moins coupés de leur famille – autant d’éléments qui favorisent la rétention du personnel et la qualité de l’enseignement en milieu rural.

Pour les filles, souvent premières sacrifiées quand l’école est trop loin, l’impact des routes est déterminant. La sécurité routière reste un défi, mais une route fréquentée est généralement plus sûre qu’un sentier isolé. Surtout, le fait de disposer d’un moyen de transport commun fiable ou même personnel change la donne pour les jeunes filles. Des recherches menées en Afrique de l’Ouest montrent que donner aux adolescentes la maîtrise de leur mobilité – ne plus dépendre d’un parent ou d’un inconnu pour le trajet – contribue à accroître significativement leur autonomie et leur confiance en elles [10]. Dans les communautés desservies par la nouvelle route de Dialacoto, en région de Tambacounda, le lycée a vu revenir des élèves qui avaient interrompu leurs études faute de pouvoir les poursuivre en ville. « Ma mère avait peur de me laisser partir à 50 km, raconte Aïssatou, 17 ans. Maintenant le car passe tous les jours, je peux rentrer chaque soir ». La route permet ainsi d’envisager la poursuite d’études secondaires, voire universitaires, pour des jeunes femmes qui autrement auraient été mariées ou au travail à 16 ans. L’empowerment des filles passe aussi par le bitume.

Malgré ce tableau encourageant, les défis restent nombreux. Construire et entretenir des routes rurales représente un investissement économique lourd pour un pays en développement. Le coût moyen d’un kilomètre de piste en latérite améliorée peut atteindre des dizaines de millions de francs CFA en incluant les ouvrages de drainage et la maintenance sur plusieurs années. Des arbitrages budgétaires s’imposent face à d’autres priorités (écoles, centres de santé, etc.). Par ailleurs, la route n’est pas une panacée : sans enseignants qualifiés, sans cantines scolaires ou sans sensibilisation des parents, l’impact sur la réussite scolaire pourrait s’émousser. Les chercheurs soulignent aussi la nécessité d’accompagner l’ouverture des routes par d’autres services : transports scolaires organisés, bourses pour les élèves éloignés, internats pour le secondaire… Dans certaines régions du Sénégal, des bus scolaires ont été mis en place pour desservir les villages désormais accessibles, évitant aux enfants de marcher des heures chaque jour. D’autres initiatives visent à optimiser les bénéfices des routes, comme le regroupement d’écoles ou le déploiement du numérique éducatif (classes virtuelles pour les zones isolées).

Il n’en demeure pas moins qu’améliorer le réseau routier rural s’impose comme un préalable indispensable pour réduire l’écart éducatif entre villes et campagnes. L’objectif d’éducation pour tous, inscrit dans les stratégies nationales et les ODD des Nations unies, passe aussi par le goudronnage des pistes et la construction de ponts. Comme l’écrit la Banque mondiale, « les routes sont le chemin qui mène à l’école, au sens littéral ». Au Sénégal, où 35 % du budget national est déjà consacré à l’éducation [11], l’ajustement des politiques publiques intègre de plus en plus la composante infrastructure. Le Plan Sénégal Émergent avait ainsi prévu des investissements massifs dans les routes rurales, convaincu que désenclaver un village, c’est aussi donner à sa jeunesse une chance supplémentaire de réussir. La Vision Sénégal 2050 est en train de consolider ces acquis, et de valoriser davantage les initiatives afférentes. Les données empiriques abondent désormais dans ce sens : des pistes bien entretenues, des ponts qui tiennent bon pendant l’hivernage, ce sont des écoliers présents en classe, des collégiens qui obtiennent leur brevet, et des étudiants qui peuvent rêver de diplômes universitaires. La route de l’école commence… sur une route tout court.

Sources & références

  1. Niang, B. (2025). Entretien personnel, Ranérou, Sénégal.
  2. Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD). Enquête démographique 2024 : disparités urbain-rural. Dakar, 2024.
  3. Banque africaine de développement. Projet de pistes communautaires – Rapport d’évaluation finale. Abidjan, 2022.
  4. Ba, N. F. & Basse, B. W. (2025). « Les routes praticables dans les zones rurales comme instrument d’amélioration du niveau d’éducation des enfants au Sénégal », African Scientific Journal, 3 (29), 528-549.
  5. Aggarwal, S. et al. (2018). « Roads and Schooling: Evidence from PMGSY », Journal of Development Economics, 135, 245-267.
  6. World Bank. Bangladesh Rural Transport Improvement Project – Impact Evaluation. Washington D.C., 2016.
  7. GIZ. Sustainable Transport and Education Outcomes in Bangladesh: Final Evaluation Report. Bonn, 2019.
  8. Ministère marocain de l’Équipement. Programme national des routes rurales II – Étude d’impact social. Rabat, 2017.
  9. World Bicycle Relief & Plan Sénégal Émergent. Bikes for Education: Rapport d’évaluation. Dakar, 2021.
  10. Faye, A. & Diop, S. (2022). « Mobilité des adolescentes et autonomisation en Afrique de l’Ouest », Revue Tiers-Monde, 250 (2), 85-102.
  11. Ministère des Finances du Sénégal. Budget de l’État 2024 – Présentation générale. Dakar, 2024.